Art/space-time.me
Texte, code et images : Albert Meige Paris, 21 septembre 2026 version 1.1 (2012-2026)
« J’ai changé ! », c’est ainsi que débutait l’introduction de ma dissertation de philosophie le 24 mars 1996 visant à répondre à la question « Comment ce fait-il qu’en dépit du temps je demeure le même ? »
La question du passage du temps était déjà l’une de mes favorites. Le Je persiste, disais-je, tandis que le Moi change. J’invoquais Descartes, Kant, la conscience comme fonction de synthèse. Qu’avais-je compris alors ? Aujourd’hui, j’invoquerais peut-être le « Je est un autre » de Rimbaud, qui sait…
Le 4 septembre 2012, j’ai commencé autre chose. Un selfie, chaque jour, ou presque. J’ai arrêté le 4 avril 2021, sans raison dont je me souvienne, puis repris le 21 octobre 2025. Depuis, je n’ai plus manqué un jour.
Quatorze ans de visages. Plus de 2900 selfies. Je me suis longtemps demandé ce que je pouvais en faire.
Ce que le Moi devient une fois empilé
Le principe n’est pas nouveau. Roman Opałka a peint des nombres jusqu’à sa mort, photographiant son visage après chaque séance. Tehching Hsieh a poinçonné une horloge toutes les heures pendant un an, filmé. Grégory Chatonsky a assemblé des dizaines de milliers de selfies de Kim Kardashian en un visage statistique. Le geste d’empiler des images de soi ou d’une autre pour en tirer une forme du temps est déjà pratiqué, déjà pensé.
Je voulais ajouter mon pixel à la réflexion.
Une pile de plusieurs milliers de portraits se prête à plusieurs lectures.
Animer l’accumulation progressive, image après image, pour converger vers la moyenne.
Faire vieillir le visage de haut en bas, ou de gauche à droite en prélevant des lignes ou des colonnes dans le temps.
On peut aussi tirer un seul pixel, au hasard, dans chacune des milliers de photos, et reconstituer un visage qui n’existe à aucun instant précis mais que chaque instant a nourri.
Chacune de ces pistes répond, à sa façon, à la question de 1996. Le visage moyen dit : voici un Je statistique, celui qui reste quand on retire tout ce que le Moi a de particulier un jour donné. L’assemblage aléatoire de pixels dit : voici un Je, synthèse de tout ce que j’ai été.
La mémoire, ce sont des feuilles qui sédimentent.
Vertes, le présent.
Brunes, le passé... composé.
Terre, le passé... décomposé.
Je suis le passé décomposé en pixels… Mais je voulais aller plus loin.
Le pavé d’espace-temps
C’est là qu’est né space-time.me. Un volume translucide, X et Y pour l’image, T pour le temps, où chaque jour est une tranche. On peut y entrer, trancher à un instant donné, incliner le plan de coupe, régler l’opacité d’un halo qui laisse deviner, dans la brume, tout ce que la tranche ne montre pas.
Le pavé space-time.me garde tout.
Je l’explique dans mon essai La beauté glaciale des éternités, en 1908, Minkowski a donné à la relativité d’Einstein sa forme géométrique : l’espace et le temps ne sont plus deux choses séparées, mais un seul bloc à quatre dimensions. Dans ce bloc, rien ne s’écoule. Le passé, le présent et le futur y coexistent, tous inscrits, également réels. Un objet ne s’y trouve pas en un point, mais trace une ligne, celle de son parcours à travers l’espace et le temps. On l’appelle ligne d’univers.
Mon visage en a une aussi. Chaque selfie en est un point.
Space-time.me montre la ligne d’univers de mon visage vieillisant, translucide.
Le visage comme ligne d’univers.





